Remise en cause du travail salarié et les interrogations féministes

Nous avons parlé cette semaine de l’inégalité entre les pères et les mères en ce qui concerne le temps de travail, et vu que la décision d’organiser son temps de travail, de le réduire ou d’arrêter de travailler n’était pas forcément un choix mais aussi le résultat de différentes contraintes économiques, culturelles, familiales. Cependant, on ne peut pas considérer que le travail est toujours un choix et que réduire son temps de travail est forcément une contrainte.

Le courant féministe dominant présente généralement l’univers du travail salarié et extérieur comme positif, nécessaire pour l’autonomie et émancipateur, comme lieu d’épanouissement, alors que le choix de réduire son temps de travail ou de rester à la maison est présenté comme contraint ou comme négatif pour l’ensemble des femmes. On peut citer pour illustrer cela le très connu le conflit : la femme et la mère d’Elisabeth Badinter (Flammarion, 2010) ou les mères qui travaillent sont présentées comme ayant fait le bon choix alors que les femmes qui ont choisi de rester chez elle sont manipulées et abusées. Dans cet article, elle parle “des malheureuses qui ont pris l’Allocation parentale d’éducation” et considère que les féministes proches des valeurs du maternage « ne sont pas là où il faut », en faisant une caricature forcément essentialiste et naturaliste. Et dans l’article  “Les femmes au foyer sont-elles les idiotes utiles du patriarcat ?”, Nadia Daam concède qu’il “est hors de question de leur dénier leur libre-arbitre”, mais déplore que ces “idiotes utiles du patriarcat” ne soient pas une espèce en voie de disparition. De même, dans cet article de Julie Landour sur les mompreneurs, la réalisation en tant que personne est forcément liée à un travail extérieur (“ces femmes des classes moyennes et supérieures font l’expérience de difficultés professionnelles propres à leur genre : discriminées dans le monde du travail et épuisées par une articulation des temps de vie dont elles portent principalement la responsabilité au sein de leur couple, elles connaissent une réalisation d’elle-même empêchée”). Ne peut-on pas aborder les questions essentielles de ces articles (dont la nécessité d’autonomie financière) sans mépris plus ou moins masqué pour celles qui choisissent un autre chemin ?

 

Le travail salarié est-il nécessairement émancipateur ? En 2008, la revue Nouvelles questions féministes pose la question : Le travail, outil de libération des femmes ? et consacre un numéro à L’ambivalence du travail : entre exploitation et émancipation (2008/2) : Le message fort qui émane des autrices est le suivant : le sort des femmes ne se joue pas dans le seul monde du travail rémunéré. Si solution d’émancipation il y a, c’est dans la prise en compte de l’interdépendance entre sphères privée et professionnelle. Autrement dit, la concentration de tous les efforts sur le seul emploi, au vu du fait, incontestable, que rien ne change au niveau du “partage des tâches domestiques”, est un traquenard.”

Pourquoi, lorsqu’une mère n’exerce pas d’emploi, elle est immédiatement considérée comme étant “au foyer”, comme s’il ne pouvait pas y avoir d’activité et d’autre forme d’émancipation extérieure au foyer que le travail salarié ?

On parle des contraintes qui poussent les femmes à interrompre leur activité professionnelle, mais qu’en est-il des contraintes qui poussent des femmes qui ne le souhaitent pas à reprendre le travail ?

 

Certaines féministes poussent alors le raisonnement plus loin en remettant en cause une société fondée sur le travail. Dans les années 1970, Françoise Collin dit ainsi : « La libération des femmes ne consiste pas à envoyer massivement dans les usines, les bureaux ou même les universités et les parlements une masse de femmes qui y connaîtraient les mêmes conditions dérisoires d’existence que bon nombre d’hommes aujourd’hui. La libération des femmes consiste à réclamer des conditions de travail et de vie qui correspondent aux exigences de l’humain et non à celles de la production prise comme objectif en soi, bref à rompre radicalement avec l’économisme et l’idolâtrie du PNB. C’est en ce point semble-t-il que la revendication féministe rencontre la revendication révolutionnaire générale. Les femmes ne pourront en effet accepter de quitter une exploitation pour une autre. » (“le féminisme, pour quoi faire ?”, Cahiers du Grif, 1973).

 

La remise en cause féministe d’une société fondée sur le travail rejoint de nombreuses interrogations sur une société où le travail salarié ne serait pas au centre, et où des sources de revenus non liés à un emploi sont défendues (revenu de base, revenu universel). La blogueuse et auteure de BD féministe Emma vient d’ailleurs de publier une BD sur la question.

Ainsi, le mouvement français pour un revenu de base considère que ce revenu favoriserait l’émancipation des femmes : celles qui feraient le choix de ne pas travailler garderaient une indépendance financière, argument essentiel des féministes en faveur d’un emploi salarié, et toutes auraient un revenu individuel, alors qu’actuellement, les aides sociales et le système d’imposition sont calculés au niveau du couple, ce qui, étant donné les différences de revenus entre hommes et femmes, rend la femme dépendante de son compagnon et la fragilise en cas de deuil. De même, dans une tribune, deux proches de Benoît Hamon voient dans le revenu universel “une vision non viriliste du travail” qui “rejoint la revendication féministe de l’éthique du «care»: la reconnaissance du travail de soin, sous-payé et pourtant indispensable au fonctionnement de la société.

Voir aussi l’article de Samira Ouardi, Le revenu universel : outil de lutte féministe ?, dans un numéro de la revue Mouvements intitulé Un revenu pour exister (2013/1, n°73).

 

Cependant des féministes s’inquiètent de ce revenu universel, et s’interrogent : Outil d’émancipation ou danger pour les femmes ? (sujet d’un débat rapporté ici).

Anne Eydoux et Rachel Silvera mettent en garde dès 2000 : “De l’allocation universelle au salaire maternel, il n’y a qu’un pas… à ne pas franchir” (Appel des économistes pour sortir de la pensée unique, Syros, 2000) en montrant, entre autre, que le congé parental (alors appelé allocation parentale d’éducation), bien que proposé aux deux parents, éloignait seulement les mères du marché du travail. Stephanie Treillet, elle, considère le revenu d’existence comme “un danger pour l’autonomie des femmes” dans un texte  de discussion d’ATTAC: “Que signifierait pour l’autonomie des femmes, pour leur place dans la famille et dans la société, pour la répartition des rôles familiaux et sociaux, un revenu généralisé déconnecté de l’emploi ? N’y a-t-il pas là, compte tenu de la faiblesse des salaires féminins (les femmes constituent la grande majorité des salariés au SMIC), de la persistance des représentations sociales attribuant aux femmes la responsabilité principale dans les tâches domestiques et l’éducation des enfants, ainsi que de l’idéologie du salaire d’appoint, le risque de voir remettre en cause l’autonomie conquise, même difficilement par l’accès au travail salarié ? Et le risque de voir se mettre en place une forme non dite de salaire maternel ?” “Salaire maternel” qui fait partie des idées défendues par le Front National (même si le site du FN parle de façon plus neutre de “salaire parental”) : Marine Le Pen évoque «un salaire maternel»Présent le 21 décembre 2010), et «un salaire minimum qui serait accordé aux femmes qui font le choix d’élever leurs enfants» (sur RMC, 9 janvier 2012) (source). Un autre élu FN explique que ça libèrerait des postes pour les hommes et que les enfants seraient mieux éduqués (source). Essentialisme, volonté de ramener les femmes à l’univers domestique, idée que les femmes aux foyers élèvent mieux leurs enfants que les autres…

 

Le salaire au travail domestique a été totalement absent des revendications féministes des années 70′ en France. Pourtant, dans d’autres pays où il était davantage possible que coexistent plusieurs courants de pensées et de réflexions, des groupes féministes l’ont défendu. Louise Toupin fait l’exploration de ce mouvement dans “Le salaire au travail ménager: chronique d’une liste féministe internationale, 1972-1977” (description et table des matières ici). La chercheuse Etatsunienne Kathi Weeks traite aussi de ce sujet dans son ouvrage “The Problem with Work: Feminism, Marxism, Antiworks politics and postworks imaginaries”  (non traduit en français, en accès libre ici). Les deux autrices nous rappellent que les féministes revendiquant le salaire au travail domestique portaient cette revendication loin de toute perspective essentialisante. La revendication portait bien sur un salaire au travail domestique et non maternel: il visait la visibilisation de ce travail, sa reconnaissance/revalorisation, et l’affirmation qu’il ne devait pas échoir qu’aux femmes. Les militantes de ce mouvement étaient proches (même si on ne peut les limiter à cela) de l’opéraïsme, courant marxiste né en Italie (et lui aussi peu connu en France) qui porte une vision subversive du travail.

 

« Est-ce qu’un travail de merde c’est vraiment émancipateur pour les femmes ? Le revenu universel, c’est la reconnaissance du travail non marchand et ça laisse le choix à tout le monde mais il est évident qu’il ne suffit pas et qu’il doit s’accompagner de mesures pour l’égalité entre femmes et hommes. » C’est une intervention dans un débat sur le sujet, rapportée ici.

 

Nous terminons avec cet article notre série sur la maternité et le temps de travail. N’hésitez pas à compléter ces articles et témoignages en commentaire, par d’autres sources, vos témoignages, etc.

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