Le (non) choix du temps partiel

Un thème commun et des témoignages individuels, qui se répondent, se complètent, se contredisent parfois. 
En ce moment, nous parlons de travail, et plus précisément de temps de travail. Travailler à temps plein, à temps partiel, prendre un congé parental ou non, choisir ou non de rester au foyer… Comment trouver l’équilibre entre épanouissement personnel, féminisme et contraintes ?

 

J’ai toujours été féministe dans le sens où j’exerce un métier essentiellement masculin et que je n’ai jamais pensé que j’étais moins compétente qu’un homme. Moins battante, moins sûre de moi, moins malhonnête… certainement ! Mais moins compétente, non.

En revanche, je n’avais pas forcément de plan de carrière mais je pensais tout de même “faire carrière”. Et puis, ma fille est arrivée. Et l’importance que je donnais à mon travail a changé du tout au tout. Autant il me semble essentiel d’avoir une activité professionnelle pour les interactions sociales, la rémunération et l’épanouissement personnel, autant ce n’est pas mon travail qui donne du sens à ma vie. (Ce ne sont pas seulement mes enfants non plus, c’est plutôt un équilibre difficile entre mon individu autocentré, ma famille et la société.)

Ainsi, dès le début de ma grossesse, tout un tas de questionnements se sont déployés à l’intérieur de moi, j’ai senti que “faire carrière” ne correspondait pas à mes valeurs profondes et j’ai ressenti le besoin de consacrer moins de temps à mon travail. J’ai allongé mon congé maternité de quelques semaines de congé parental et j’ai changé de poste en précisant fermement : pas de déplacement et fin de journée à 17h (alors que je faisais des déplacements intercontinentaux et que mes journées ne se terminaient jamais avant 18h30 + 1 heure de transport).

Ça a été facile : j’étais sûre de faire le bon choix. Il y a bien eu quelques tentatives de me coller des réunions jusque 17h30 ou 18h. Je n’ai jamais cédé une minute et comme j’étais efficace et compétente, les esprits chagrins ont fini par me ficher la paix !

Pour ma deuxième grossesse, les questions existentielles avaient eu le temps de creuser un peu plus profond en moi et j’étais plus fragile. J’ai voulu profiter d’un congé parental prolongé pour entamer une reconversion mais rien ne s’est passé comme prévu !

Mon mari a changé de boulot et nous avons déménagé de Paris à Lyon, sans connaitre personne. C’était un projet commun et souhaité mais sans aucun soutien familial avec 2 enfants de 2 ans et demi et 5 mois – une grande qui a régressé d’un coup et réclamait beaucoup d’attention et un bébé qui ne cessait de hurler, dormait très peu et enchaînait maladies sur maladies, j’ai vite été submergée.

Moi, en congé parental, je me prends pour la mère et l’épouse modèle… J’essaie plus ou moins consciemment de tout gérer : les courses, les lessives, la paperasse, les enfants, le bio, le sport, les invitations, les réveils nocturnes, etc. Il faut reconnaître que le mari dont la femme est en congé parental a aussi une sombre tendance à estimer “qu’elle aura bien le temps”…

Le cocktail est explosif et j’ai rapidement sombré dans la dépression sans avoir eu le temps ni de songer à ma reconversion, ni de préparer mon retour dans mon entreprise, ni de résoudre aucune de mes bouleversantes questions existentielles… Je ne faisais que hurler sur les enfants, détester mon mari, me sentir seule et trouver ma vie nulle.

J’ai pris le premier poste qu’on m’a proposé, choisi de bosser à 80% et trouvé rapidement une garde partagée à domicile. La responsable des ressources humaines a bien essayé de me faire plier sur le 4/5e : “ça va être compliqué sur ce poste…”, “oh la la, vos enfants sont drôlement importants pour vous…”, etc.

Rapidement, tout s’est recalé : le boulot était inintéressant mais je n’avais aucune pression, juste le plaisir de sortir de chez moi, avoir des conversations entre adultes, déjeuner à la cantine tranquillement sans avoir à me lever toutes les 3 minutes 28 secondes… Le soir, la maison est rangée, les enfants sont contents de me retrouver et j’ai recommencé à caser quelques trucs pour moi : rendez-vous médicaux, esthéticienne, sport…

Choisir un 80% en revanche, n’est toujours pas un choix évident dans mon milieu professionnel. Mon absence le mercredi soulève régulièrement des “ah bon ? ah oui ?!” aux intonations désagréables. Un chef a été jusqu’à me refuser un poste soi-disant incompatible… J’aurais pu lui chercher des noises mais le boulot ne m’intéressait pas.

Depuis mon 80%, j’ai occupé 2 postes : le premier donc ne me correspondait pas et je n’avais aucun état d’âme à partir tôt, à m’absenter le mercredi et à zapper des sujets… D’ailleurs, je l’ai payé par un entretien annuel déplorable (pour la première fois de ma carrière) : mon responsable n’était pas content de mes résultats. Je peux dire que mon travail, à ce moment-là, était purement alimentaire et pas épanouissant du tout.

Suite à cet entretien, j’ai réagi et trouvé un poste qui me convient mieux : en cohérence avec mes compétences, sur un projet motivant, avec des collègues en phase avec moi, etc. Et là, le 80% est plus difficile à assumer : je dois caser des déplacements sur Paris, travailler le soir ou le week-end, rencontrer le client certains mercredis…

J’hésite actuellement à reprendre à 100% pour redonner un peu d’importance à un travail qui me plait mais je ne suis pas complètement prête parce que je pense toujours que le temps passé avec mes enfants le mercredi est bon pour eux et pour la famille. D’abord, je trouve que 4 longues journées complètes avec la nounou sont bien suffisantes pour les petits. Et puis, le programme du mercredi nous permet d’avoir un rythme plus cool, cela nous donne l’occasion de faire des trucs ensemble – d’autant que leur papa en profite pour venir déjeuner avec nous – et aussi d’évacuer certaines taches domestiques… Même si ce n’est pas la priorité, cela me vide la tête et ça permet d’alléger les soirées et les week-ends. La question des tâches domestiques du mercredi reste tout de même un point sensible les soirs où j’ai l’impression de n’avoir fait *que* ça : l’objectif est bien de profiter des enfants !

Alors j’oscille quand même entre les mercredis topissimes où je suis contente d’avoir passé ce temps avec eux et ceux plus difficiles où j’ai l’impression de faire la boniche, d’autant que ces mercredis-là vont souvent de pair avec des semaines de travail chargées où j’ai l’impression d’avoir bossé à 100% sur 4 jours !

Pourtant, je ne sais pas si on – notre famille – peut se passer de ce 80% : je case les rendez-vous pour les enfants, les activités, certaines formalités administratives… Nous n’avons pas de grands-parents à proximité pour assurer un relais et même si je sais que ce serait *possible*, je crois que ça compliquerait notre organisation.

Je sais aussi que si j’arrête mon 80% aujourd’hui, je ne pourrais sûrement pas le reprendre. Je suis actuellement en congé parental à temps partiel et mon employeur n’a pu me le refuser. Je pense qu’il ne serait pas trop difficile de continuer à temps partiel, sur la lancée. En revanche, si j’arrête et que finalement, je réalise que ça ne me convient pas, j’aurai sûrement dépassé la période de congé parental et mon employeur aura tout pouvoir (essentiellement moral 😦 pour refuser un 80%…

La question du temps partiel est donc actuellement sur la table. Le papa de mes enfants est prêt à prendre un 4/5e pour s’occuper des enfants le mercredi jusqu’aux 3 ans de notre bébé. Cela permettrait de repousser certaines questions d’organisation mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir un fond de culpabilité à cette idée. C’est absolument anti-féministe mais j’ai l’impression que ce serait plus difficile pour lui… et aussi que, de toute façon, il n’en fera pas autant que moi le mercredi !

Alors voilà, je suis féministe mais j’ai du mal à l’assumer à 100%… Je me débat entre mes fondements culturels et mes convictions. Je gère un temps partiel qui ne me convient pas complètement mais je m’impossibilise le changement par des blocages aussi conscients que difficilement dépassables. Le temps que je suis capable et que je souhaite consacrer à mon travail est finalement assez symptomatique de mes contradictions de femme et de mère !

 

Euphrosyne

 

Retrouvez les autres témoignages sur le sujet : 

Sacrip’Anne, Back to business

Véro : Construire un équilibre familial

Moineau : le père invisible

Fille d’Album : à temps partiel au boulot, à temps partiel à la maison

Leslie : chômage parental 

Georgia : travail, grossesses et congé parental

Madame Sioux : “je choisis ma liberté de freelance”

Odette : conciliation expérimentale

Eipoka :  “Mère au foyer” féministe: un paradoxe?

 

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6 thoughts on “Le (non) choix du temps partiel

  1. “C’était un projet commun et souhaité mais sans aucun soutien familial”… et sans soutien de la société, aurais-je envie d’ajouter?
    En renchérissant: et ne serait-ce pas de manque de soutien et d’accompagnement général le problème, et pas “les choix des femmes” (ou les choix des couples)?
    J’ai l’impression qu’on renvoie toujours le problème aux femmes: ont-elles raison de reprendre à temps plein, à temps partiel (d’allaiter ou pas, de vouloir accoucher avec ou sans péri, blabla)? On se demande vaguement comment pousser/encourager les hommes à assumer leur rôle parental (et domestique) au même niveau que les femmes, qui font des doubles journées quoi qu’il arrive. On parle de conciliation ou d’articulation ou d’équilibre entre travail et vie familiale/vie perso. Mais où sont les mesures concrètes qui permettent de faciliter cet équilibre (qui sera différent pour chacun.e en plus, pas de recette miracle valable pour tou.te.s)? Ben y en a pas. On laisse les femmes et les couples se démerder avec ce qui soit disant relève du privé. Et quoi qu’elles choisissent, volontairement ou par défaut, il semble qu’il y ait toujours à redire, au milieu des injonctions contradictoires que nous subissons. Du coup Mme Auto-culpabilisation s’invite souvent chez nous. Et là, c’est jamais bon… C’est pourquoi je trouve primordial d’échanger sur tout ça, partager nos expériences (merci à toi de l’avoir fait Euphrosyne!), qu’on se rende compte que “c’est pas nous qui marchons pas droit, c’est le monde qui va de travers”!
    Ca n’a pas de sens.
    Et j”avoue, pour moi l’étape suivante c’est: “si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un?” 🙂

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  2. Si Papa veut prendre le relai et que tu es motivée à l’idée de bosser une journée de plus je te dirai bien fonce moi !! Pour les enfants ce sera super une journée avec Papa !! Ce sera surement dur au début pour lui oui, mais ça l’est pour tout le monde certains jours, c’est le job de parents ! Et oui il en fera sans doute moins ou moins bien que toi mais ce sera lui qui fera quand même et va savoir il s’améliorera peut-être ?
    Surtout que dans les raisons que tu avances pour rester le mercredi c’est plus que c’est mieux pour l’organisation et les enfants, Papa peut gérer les deux 🙂

    J’ai l’impression que tu te mets une pression de ouf quand même !! Dans tous les cas tu as prouvé que tu savais rebondir et tes enfants quoique tu fasses te détesteront à 15, alors aies confiance en toi et tes choix ! Moi je te trouve super forte !

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  3. Avant j’avais de l’ambition, maintenant j’ai des enfants…
    Je me retrouve bien dans ton témoignage. La question du temps partiel ne se pose plus pour moi, c’est le seul jour de la semaine où je peux caser RV médicaux, administratif, et parfois réussir à bloguer 😉
    Mais certains mercredi, je laisse les enfants au centre de loisirs l’après-midi pour prendre du temps pour moi. Marre des mercredi “boniche” comme tu le dis. Nous avons fait appel à une société de services à domicile et une personne vient chez nous 2 h par semaine pour faire le gros du ménage. J’ai eu du mal à franchir le cap mais ça allège beaucoup les tensions au sein de la maison. Les enfants ayant déjà vu cette personne, ils font davantage attention à ranger leurs affaires et nettoyer. Ils ont 11 et 8 ans et je les implique de plus en plus dans les tâches domestiques.
    Merci pour ton témoignage

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    1. On a déjà une aide ménagère chaque semaine, c’est indispensable à mon équilibre (le Papa ne voit la crasse que loooongtemps après moi !) mais je n’ai pas encore l’option centre de loisirs, j’ai hâte !!!
      J’ai aussi hâte de réussir à les impliquer dans la vie domestique mais à 2 et 4 ans, pour le moment, j’arrive à peine à les faire se laver les mains seuls ou jeter leur pot de yaourt vide… Je vois que c’est le début d’un parcours difficile, merci de ton message Claire !

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