“Mère au foyer” féministe: un paradoxe?

Un thème commun et des témoignages individuels, qui se répondent, se complètent, se contredisent parfois. 
En ce moment, nous parlons de travail, et plus précisément de temps de travail. Travailler à temps plein, à temps partiel, prendre un congé parental ou non, choisir ou non de rester au foyer… Comment trouver l’équilibre entre épanouissement personnel, féminisme et contraintes ?

Mon rapport au travail et mon féminisme ont évolués au fil du temps. Et pas seulement depuis que je suis mère. C’est même d’abord mon rapport au travail qui a changé. Et mon rapport au temps de manière générale.

 

Le travail…

Le monde du travail comme lieu d’aliénation et d’émancipation

Je n’ai jamais eu une vision idyllique du monde du travail : les débats socio-économico-politiques ont toujours fait partie intégrante de mes réunions de famille. Pourtant, dans le même temps, ce qui primait pour moi c’était que choisir un métier – quand on peut choisir, et il ne faisait alors aucun doute pour moi que ce serait mon cas – revenait à choisir un champ d’action. C’était une source d’empuissancement. D’autant plus quand on est une femme et que nos aînées ont été privées de ce droit (même si l’histoire du travail des femmes est évidemment bien plus complexe qu’un avant/après ladite libération des femmes).

 

Mon féminisme des années lycée: le travail comme outil d’émancipation

Globalement, quand j’étais lycéenne je me revendiquais « déjà » féministe. C’était alors un féminisme classique issu de l’histoire du féminisme français : pour moi le travail était le biais incontournable de l’émancipation des femmes, puisqu’il nous permet l’indépendance financière. Simplissime. Evident. La question du sens de l’activité professionnelle (« à quoi ça sert ce que je fais », « à qui suis-je utile ») était aussi très importante pour moi. Il me paraissait donc évident que l’épanouissement personnel était fortement relié à l’activité professionnelle.

A cette époque, l’une de mes meilleures amies était déjà très claire sur son projet de vie : une activité professionnelle, oui, mais son grand truc c’était d’avoir des enfants. Et les élever passait déjà pour elle explicitement par s’arrêter de travailler. Je me rappelle mon incompréhension, carrément mon ulcération : « Mais comment tu peux vouloir faire ça ?! ça va pas la tête ! c’est renier les combats de nos aînées pour qu’on ait le droit de sortir de la maison et faire autre chose qu’élever nos enfants et le ménage !!! ». « Mafalda », la bd de Quino, a très tôt fait partie de mes incontournables, et si petite je n’en avait probablement pas la même lecture qu’aujourd’hui, le personnage de Susanita (dont l’unique aspiration est d’être femme au foyer) a fait son chez moi son office de repoussoir : ce personnage réac, grenouille de bénitier en graine, docile, passéiste, acceptant la hiérarchie des genres, en clair le contraire de la féministe, ce ne serait jamais moi !  Bien sûr je m’identifiais plus à Mafalda qui voulait devenir interprète à l’ONU pour promouvoir le dialogue entre les peuples et la paix dans le monde. Ca, c’était un projet de vie! Pas rester à la maison à changer des couches. C’était très clair pour moi aussi : femme au foyer, jamais de la vie.

 

… et le temps (de travail, ou pas)

Changement de mon rapport au temps, changement de mon rapport au travail: « ne me libérez pas, je m’en charge »

Dans les années qui ont suivi, ce n’est pas du tout mon rapport à la maternité qui s’est modifié. Je ne l’interrogeais même pas, ce n’était pas à l’ordre de jour. En revanche, j’ai peu à peu modifié mon regard sur le temps de travail.
A la fin du collège, j’ai découvert le sentiment du temps contraint, de ne pas être maîtresse de la façon d’occuper mon temps. Avoir une activité professionnelle, pour moi, c’était alors sortir de ce temps contraint de l’école puisque c’est moi qui allais choisir le métier que j’allais exercer, et que donc les heures passées au travail auraient du sens.
Et puis peu à peu, j’ai été frappée par l’incroyable centralité non questionnée du travail dans nos vies et par l’incroyable prégnance du présentéisme au détriment du sens du travail. Contribuent à cette prise de conscience : le débat autour de la mise en place des 35 heures, mes propres expériences professionnelles et mes lectures/changements d’habitudes liées aux mouvements slow et à l’écologie politique/mouvements d’objection de croissance. J’en viens à me dire que le temps plein toute ma vie, même 35h hebdomadaires, même en exerçant un métier choisi et passionnant, ce serait une aberration. Je suis passée progressivement de « si ce que je fais a du sens pour moi, le nombre d’heures passé au travail n’est pas mis en question » à « franchement, il y a tellement de choses à faire / voir / vivre / découvrir dans la vie, qu’est ce que c’est que cette organisation du monde où on doit être mono-tâche et consacrer tout notre temps à UNE activité ?! »

 

La maternité, ma maternité

 

2010 : « Le conflit : la femme et la mère » d’E. Badinter

Si je n’avais pas réinterrogé mon regard féministe sur la maternité durant ma vingtaine, la parution du livre d’E. Badinter me permet de prendre conscience de mon changement de position. Sa lecture me fait bouillir. Là non plus je ne vais pas m’apesantir : si le cœur vous en dit lisez la lettre ouverte à E. B. du collectif Vertes de Rages dans Bastamag, je m’y reconnais. En gros :

« Considérer que l’écologie, au nom d’un certain naturalisme, renvoie les femmes à la maison et les conduit à déserter la sphère sociale et professionnelle relève de la grossière caricature, voire d’une malhonnêteté intellectuelle reposant sur une méconnaissance manifeste des valeurs philosophiques de l’écologie et de ses acteurs dans le monde contemporain. »    

Si je ressens une très vive colère à la lecture de cet ouvrage, je n’ai alors pas de « projet bébé ». Quand le projet de l’aventure parentale émerge, c’est une grande inconnue que j’essaie d’apprivoiser : je m’autorise à ne pas savoir si j’allaiterai ou pas, si je m’arrêterai de travailler ou pas.  Pendant ma grossesse ces deux questions reviennent souvent de la part de ceulles qui m’entourent, et j’en suis au même point : je verrai bien ce qui surgit à la naissance.

 

« Rester à la maison » : mon expérience

Au moment où je suis enceinte, au 2eme semestre 2012, je travaille en bibliothèque depuis 5 ans. Je suis même en cours de titularisation. Je sais que je veux prendre les 6 premiers mois du congé parental de 3 ans auquel j’ai droit (c’était avant la réforme issue de la loi dite « de l’égalité entre hommes et femmes ») puis bénéficier du congé parental à temps-partiel en reprenant à mi-temps. M’occuper de mon enfant est bien sûr la justification principale de ce temps partiel, mais pas la seule raison (j’ai alors quelques autres idées d’occupations en tête).

Mon enfant naît début 2013. Je prends un congé parental. Je « reste à la maison », comme on dit communément. Sauf que je ne vis pas du tout cette période comme un enfermement : je me sens très libre de sortir avec mon bébé. Et je n’ai pas de mal à le laisser assez tôt seul avec son papa-mon amoureux, ni à le faire garder par ma mère (même si ce n’est que sur des plages de quelques heures). Je vois pas mal de monde, je continue d’aller voir des expos, des spectacles, d’aller au resto avec des ami.e.s, de me promener beaucoup. Le changement le plus notable est la baisse drastique de ma fréquentation des salles de ciné. Donc, non, je n’ai pas du tout le sentiment de « rester à la maison ». Simplement, je ne vais pas « au travail ». Et ça je le vis plutôt comme une libération du temps contraint par l’activité salariée. Je suis dans une autre perception du temps, et ça me va. Ca me va très bien. Au fil du temps mes réflexions ET mon temps disponible différemment envisagé m’amènent à m’investir dans plusieurs associations. Je me sens vraiment très loin de l’enfermement.

 

Bien sûr il y a des ajustements. Non, je n’ai plus ma « vie d’avant ». Mais c’est alors ok pour moi. La mise en place de l’allaitement a été un enfer (le sujet sera sans doute traité sur ce blog, et celui du rapport au corps en général), et mon enfant ne dormira pas 5h de suite avant ses 2ans ½ (fatigue intense, ma chère ennemie), pourtant je vis bien cette période. Parce que je ne me sens (généralement) pas seule ni recluse. Et encore moins esclave de mon enfant.

 

Là où ça aurait pu se corser, c’est quand j’ai commencé à me rendre compte que les 6 mois de congé parental m’amenaient à un moment de l’année (décembre) où avoir une place en crèche est un exploit encore plus difficilement atteignable qu’avoir une place en crèche tout court. Sans m’étendre sur le sujet des modes de garde (qui mérite à lui seul un autre billet) : je revois mon plan et prolonge mon congé parental. Mais, précision qui a son importance : pas la mort dans l’âme du tout.

 

Mes choix dans ma maternité et mon féminisme

Pendant ce temps, je ne me demande pas du tout ce que devient mon féminisme dans tout ça. Je vis ma vie, je ne sens aucune tension. Pendant ma grossesse, j’avais été vaguement inquiète parce que les anti-mariage-pour-tou.te.s s’en donnaient à ce moment à cœur joie (« Merde, je vais me retrouver au parc avec des Mamans-LMPT ! »). Et puis, pour être honnête, je m’inquiétais un petit peu de renvoyer cette image à travers mon choix de rester « à la maison ». Je craignais d’être cataloguée. Mais je n’avais alors pas idée à quel point j’allais effectivement me prendre ce catalogage dans la tronche, et les conséquences (pas que négatives!) que cela aurait. En même temps que je commence à réfléchir et lire autour de tout ça, je m’intéresse à la naissance respectée. Qui ne semble pas intéresser du tout les féministes (la juriste belge Marie-Hélène Lahaye mise à part). Cette prise de conscience donne une nouvelle forme à mon féminisme.

 

Et mon compagnon dans tout ça ? Les relations au partenaire en tant que couple amoureux et couple parental méritent un billet à part entière. Mais, la question du travail appelant celle des ressources financières (car « travailler » dans le langage commun c’est « avoir une activité extra-domestique rémunérée en argent »), je peux difficilement faire l’impasse sur la potentielle dépendance au conjoint résultant de la prise du congé parental. Dans notre cas j’avais des sous de côté. Qui me permettaient largement de prendre 6 mois en compensant la piètre allocation de la CAF (CLCA à ce moment). Vous l’avez compris : mes 6 mois « sans travail » (= sans salaire) se sont transformés en… ben mon fils a 4 ans et je n’ai pas « repris le travail ». J’ai moultes activités, mais quasi aucune rémunérée en argent. Jusqu’à l’automne dernier je vivais sur mes économies, je dépends financièrement de mon conjoint depuis l’automne dernier. Est-ce que c’est confortable/indifférent pour moi ? Pas toujours. Parce qu’une part de moi aimerait avoir des sous à elles. En même temps, ma vision du monde du travail et de l’organisation de notre société fait que l’alternative à « dépendre financièrement de mon compagnon » est « dépendre financièrement d’un emploi/patron », des contraintes qui y sont liées et de l’hallucinant temps de présence « nécessaire » pour… produire-en-masse-des-produits-dont-on-a-pas-besoin-(ni-les-humains-ni-la-planète-)-pour-pouvoir-créer-des-besoins-que-les-gens-n’ont-pas-mais-c’est-mieux-(pour-les-1 %-les-plus-riches-du-monde-qui-possède-plus-que-le-reste-de-la-planète)-parcequ’on-relance-la-sainte-croissance-et-le-sacré-PIB-se-portera-bien. Oui, mon point de vue est situé (comme celui de tout le monde). J’assume. Et donc :si j’avais pu anticiper que je prolongerais mon congé parental, aurait-on fait autrement ? Sûrement. Mais pas seulement pour équilibrer les comptes-monétaires: aussi – surtout ?– pour équilibrer les comptes-temps. Parce que j’ai finalement plus de problème avec le fait que mon conjoint subisse un temps plein pour assurer financièrement pour trois, qu’avec le fait qu’il est le seul à rapporter de l’argent.

 

La maternité/parentalité : ni une pure aliénation, ni un pur bonheur, mais un sujet complexe et fondamental délaissé par le féminisme français.

En décembre 2013, alors que je viens de prolonger mon congé parental, une amie fb partage sur son mur l’article de Nadia Daam « ‘Maman, le plus beau métier du monde. De qui se moque-t-on ? ». Sa lecture et les échanges qui en résultent me plongent dans une grande perplexité. Je commence à chercher à nourrir mes réflexion sur ce sujet visiblement très clivant des articulations entre maternité féminisme(s) et travail. Je commence avec l’incontournable historienne Yvonne Knibiehler. Je poursuis avec des articles, dont pas mal d’anglophones. Je prends peu à peu conscience du pluriel de féminisme(s). Et du quasi néant du féminisme français sur la question de la maternité. Développer cette phrase prendrait un billet à part entière, je le rédigerai avec plaisir et aurai tout autant de plaisir à avoir des échanges animés et courtois sur le sujet. En très bref : on ne sort pas d’une confrontation stérile entre « égalitaristes » et « essentialistes ». Ah, la France et son amour des étiquettes et des cases… Pour en rester au témoignage de mon expérience (qui est déjà fort long!), je suis atterrée de constater que les femmes sont renvoyées dos à dos dans leurs choix. Quoi qu’on fasse, on a tort. Et le pire, c’est que les injonctions contradictoires semblent si bien intégrées par toutes que chacune se sent vite agressée quand sa voisine fait un choix différent du sien, incompréhensible à ses yeux. D’analyse féministe rendant compte de la complexité des articulations entre maternité féminisme et travail, je n’en trouve pas. Alors je continue mes lectures. Et quand mon enfant a 18 mois je finis par retourner à la fac au lieu de « retourner au travail ». J’y (re)lis des basiques, j’y découvre des pans de féminismes jusqu’alors inconnus ou mal connus de moi. J’affine mes connaissances théoriques. Mes lectures m’éloignent de mes réflexions de départ, tout en les enrichissant. En même temps avoir pour objet de recherche ce que je vis au quotidien n’est pas toujours confortable. Le paradoxe n’est pas toujours facile à vivre : aller à la fac (donc même pas « au travail » !) avec pour projet de défendre l’idée qu’on peut vouloir être à temps plein auprès de son jeune enfant tout en étant féministe et… pour ce faire, ne plus être auprès de mon enfant à temps plein.

 

Pour une éthique féministe de l’articulation travail-vie/famille : embrasser la complexité et fuir les jugements moralisateurs.

Si avant ma vingtaine ma position était tranchée, elle reposait à la fois sur un jugement de valeur (« rester à la maison » avec mes futur.e.s enfants ne me paraissait clairement pas une bonne stratégie pour répondre à mes besoins) et un jugement moralisateur (une femme du 21e s ne peut pas / ne doit pas faire ce choix en conscience : c’est une aberration, une insulte au féminisme ; *** injonctions dogmatiques, bonjour).

La place du travail, celle de la parentalité, et plus généralement de la vie hors de la sphère du travail productif rémunéré en argent, les possibilités d’articuler les différents temps de vie : des questions de société essentielles. Les différentes voix féministes ont toute leur place à prendre dans les réflexions et inflexions sociales nécessaires.

 

Eipoca

 

Retrouvez les autres témoignages sur le sujet : 

Sacrip’Anne, Back to business

Véro : Construire un équilibre familial

Moineau : le père invisible

Fille d’Album : à temps partiel au boulot, à temps partiel à la maison

Leslie : chômage parental 

Georgia : travail, grossesses et congé parental

Madame Sioux : “je choisis ma liberté de freelance”

Odette : conciliation expérimentale

Euphrosyne : le (non) choix du temps partiel

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