“Je choisis ma liberté de freelance”

Un thème commun et des témoignages individuels, qui se répondent, se complètent, se contredisent parfois. 
En ce moment, nous parlons de travail, et plus précisément de temps de travail. Travailler à temps plein, à temps partiel, prendre un congé parental ou non, choisir ou non de rester au foyer… Comment trouver l’équilibre entre épanouissement personnel, féminisme et contraintes ?

Juriste d’entreprise, j’ai changé d’emploi durant ma première grossesse. Mon nouvel employeur m’a embauchée à 3 mois de grossesse, en ayant connaissance de mon état. J’étais enthousiasmée par cette création de poste et ses possibilités : je me suis donc présentée comme très motivée et ambitieuse à l’idée de cette opportunité. Je pense que j’étais également reconnaissante d’avoir été embauchée enceinte et tous ces facteurs m’ont poussée à reprendre le travail dès la fin de mon congé maternité, sans jamais envisager de le prolonger par un congé parental. Pourtant, en rencontrant les nounous et en réalisant que mon enfant serait gardé 10h par jour dès ses 2 mois et demi, il m’est apparu nécessaire de compenser cette séparation précoce et prolongée. J’ai donc décidé de reprendre mon activité à 80%, pendant les 6 mois durant lesquels j’y avais droit et où cela pouvait être un tant soit peu indemnisé. Au bout de ce délai, j’ai souhaité conserver mon mercredi, l’équilibre entre travail et temps passé avec mon enfant me paraissant nécessaire et satisfaisant. Mon employeur était d’accord : évidemment, ce n’est pas plus mal d’avoir quelqu’un qui fait le même boulot mais moins cher, sur 4 jours (je trouve en effet que le 80% est un piège mais bon, c’est un autre sujet et je préférais tout de même cela plutôt que de ne voir mon enfant que le week-end).

Mon 2e enfant arrive un peu moins de 2 ans après et cette fois, il m’apparaît plus difficile de mettre mon bébé en garde aussi jeune. Je prends donc 2 mois sans solde au terme du congé maternité (un « vrai » congé parental m’aurait fait perdre les aides pour la garde de mon aîné, ce qui n’était pas du tout rentable après calcul). Au bout de ces 2 mois, je suis épuisée et mon médecin m’arrête 1 mois supplémentaire, repoussant ma reprise. Je reviens donc à mon poste après 7 mois d’absence. Entre temps, TPE oblige, mon travail a été réparti entre différentes personnes de l’entreprise et il semble que mon absence n’ait pas pesé si lourd. A tel point que je suis licenciée moins de 2 mois après ma reprise. Officiellement, c’est un licenciement économique pour cause de perte d’un gros contrat l’année précédente ; officieusement, étant la seule licenciée, je sens bien que mon poste n’apparaît plus du tout indispensable à mon employeur (qui n’a par ailleurs jamais écouté mes préconisations sur le plan juridique et m’a petit à petit refilé toutes sortes de missions de plus en plus éloignées de mon métier initial).

De mon côté, je ne me sens plus du tout légitime dans cet emploi. Entre temps, je suis aussi devenue blogueuse et je suis tombée dans la marmite du Web social. J’ai aussi et surtout renoué avec l’écrit, qui était ma vocation première (je voulais être journaliste). Depuis quelques temps, j’ai envie d’une reconversion et pour cela, ce licenciement tombe à pic !

Féminisme et indépendance financière

Jusque là, mon féminisme consistait à m’assurer du partage des tâches à la maison et à rester financièrement indépendante en exerçant un emploi correctement rémunéré. Mais la question du bonheur, de l’équilibre familial et de « faire ce que j’aime » devient très prégnante avec 2 jeunes enfants (qui ont alors 2 ans et demi et 7 mois…) : si je dois les faire garder 40h par semaine (car nous avons besoin de 2 salaires et que je ne me sens pas l’âme d’une mère au foyer), autant que ce soit pour faire quelque chose que j’aime !

Pendant un an, grâce au traitement spécial des licenciés économiques (CSP), je peux prendre les rênes de ma reconversion sans perte financière : bilan de compétences, formations, choix d’un statut temporaire pour saisir les premières opportunités, démarches diverses. L’année suivante, à demi-régime, je poursuis mes efforts pour développer mon activité indépendante. Je choisis en effet d’exercer cette nouvelle activité à mon compte dans l’espoir de mieux concilier vie familiale (enfants malades, accompagner des sorties d’école, etc) et rythme professionnel.

Mais ce qui vient me titiller, d’autant plus depuis que mes droits au chômage ont pris fin et que mes revenus sont devenus très très modestes (un tiers de ce que je percevais en tant que salariée), c’est le difficile arbitrage entre épanouissement professionnel, disponibilité pour la vie de famille et sécurité financière. D’un côté, notre train de vie en a pris un coup pour que je puisse me lancer dans cette aventure entrepreneuriale et je suis reconnaissante à mon conjoint de me soutenir dans ce projet. D’un autre côté, il est évident que si nous venions à nous séparer, je serai en grande difficulté financière.  Quand bien même je trouverais un emploi salarié pour pallier la situation, mon expérience limitée dans ce nouveau contenu d’emploi, ajoutée à une rémunération globalement faible sur ces postes, ne me permettrait pas d’espérer un salaire et un confort de vie satisfaisants.

Ainsi, alors que j’ai été élevée dans l’idée (féministe ?) de trouver un « bon métier » et d’être toujours financièrement indépendante des hommes, je me retrouve totalement dépendante financièrement de mon conjoint. D’un autre côté, la vie, notamment la vie de famille, ne peut se résumer à cette seule équation. Et c’est en devenant mère, en construisant notre parcours de vie avec mon conjoint, que je réalise que rien n’est aussi simple. Concrètement, j’ai envie d’être présente pour mes enfants, et de préférence sans avoir à sans cesse en référer à mon supérieur ou à stresser en imaginant sa réaction à chaque montée de température ou nounou malade. Cette présence relative que je juge importante auprès des enfants pourrait aussi être celle de leur père mais il semble que ce soit qui en ai le plus envie (ou socialement le droit ? quand on pense aux remarques qu’entend mon conjoint lorsqu’il prend un jour enfant malade) et à présent que je ne gagne quasiment plus rien, il ne serait plus envisageable de faire l’inverse.

Relativiser et faire des choix

Et puis j’échange, au gré du blog et de la vie, avec des personnes qui ont fait des choix similaires ou différents et j’admets que la réalité et le bien-être d’une famille sont plus complexes que la seule question des salaires de chaque parent qui la compose. Je découvre qu’être féministe, c’est surtout vouloir que chaque femme ait le choix dans tous les domaines de sa vie (familial, professionnel, financier, médical, social, etc). Que le couple (tant que tout va bien, je vous l’accorde), c’est davantage un travail d’équipe que seulement la préoccupation de conserver la liberté financière de chacun. Ainsi, à l’instant T, on aboutit clairement à un modèle un peu traditionnel (monsieur ramène les sous, madame est disponible pour les enfants). Est-ce bien, est-ce mal ? Est-ce que ça nous convient, surtout ?

Alors même si je suis consciente qu’un certain conditionnement social a pu faire pencher ma balance vers le désir d’être auprès de mes enfants, je décide que si c’est ce que me dictent mes tripes, on va garder ce cap pour l’instant. Je choisis ma liberté de freelance, le confort d’avoir le rythme que je choisis pour mes journées et l’implication que je souhaite de chaque côté de la balance (famille / pro).

 

A chaque nouvel enfant, ma vie professionnelle se trouve questionnée

Le sujet est redevenu sensible quand nous avons décidé de faire un 3e enfant. Je le voulais de toutes mes tripes (tiens, encore elles), sa présence remplissait un idéal familial depuis longtemps envisagé. Mais sa naissance entraînerait une nouvelle coupure professionnelle pour moi alors que mon activité commence à peine à décoller. Je ressens une injustice dans le fait que ces choix faits en couple n’affectent quasiment que la vie physique et professionnelle des femmes.  C’est compliqué, c’est personnel, c’est aussi un pari sur l’avenir, je trouve.  J’en connais qui ont « perdu » autour de moi, très près de moi (se retrouvant en situation précaire après une séparation, en ayant mis leur vie professionnelle plus ou moins longuement en suspens au profit de la vie de famille, tandis que Monsieur faisait progresser sa carrière), et ça ajoute à mon malaise, à mon ambivalence.  La petite phrase « et si on se séparait demain / dans un an/ dans dix ans / un jour ? » me taraude régulièrement.

Juste avant l’arrivée de ce 3e enfant, je réalise que je suis trop souvent stressée (bien davantage que lorsque j’étais salariée d’ailleurs) et que le rythme actuel, où je travaille tous les soirs, me donne encore l’impression de n’être nulle part en voulant être partout. Je décide donc de prendre 1 an de congé parental pour goûter au fait de ne faire qu’une chose à la fois. En attendant de replonger plus intensément dans le travail en 2018, après avoir fait le point à nouveau sur mes objectifs et besoins.

Plus le temps passe et moins j’ai l’impression d’avoir la solution ultime. Celle qui répondrait parfaitement à mon exigeante (impossible ?) équation : boulot gratifiant et plaisant + disponibilité auprès des enfants + salaire permettant l’indépendance financière + temps pour moi. Même si cette dépendance financière (théorique) me pèse par moments, elle semble être moins lourde que l’idée de retourner dans un cadre d’emploi moins plaisant / plus contraignant (même si mieux rémunéré).

A ce jour donc, je choisis de composer avec les événements, l’âge des enfants, les remises en question perpétuelles… Tant pis, on verra bien !

 

Madame Sioux, 19 juin 2017

 

PS : à chaque fois que j’aborde ce sujet, je repense aux propos d’Anne Verjus (lors d’une rencontre en 2015), qui nous avait dit un jour que les femmes avaient la particularité de choisir leur métier ou leur statut en intégrant, même avant d’avoir des enfants, la façon dont elles pourraient concilier vie professionnelle et vie familiale. Une question qu’assurément peu d’hommes se posent en choisissant leur métier… non ?

 

Retrouvez les autres témoignages sur le sujet : 

Sacrip’Anne, Back to business

Véro : Construire un équilibre familial

Moineau : le père invisible

Fille d’Album : à temps partiel au boulot, à temps partiel à la maison

Leslie : chômage parental 

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