Suivi de grossesse, accouchement et protocoles

La grossesse et l’accouchement sont souvent les premiers pas vers la maternité, même si on peut parfaitement devenir mère sans passer par là (famille homoparentale, adoption dont a parlé Elyssa Guimauve sur @MereFeministe). Il est donc fondamental d’y réfléchir d’un point de vue féministe. Nous nous concentrons, cette fois, sur la grossesse et l’accouchement du point de vue du suivi médical, mais il y aurait beaucoup à dire aussi sur le vécu de la grossesse dans notre société et la pression qui l’entoure.

Pourquoi est-ce important de parler de la grossesse et de l’accouchement d’un point de vue féministe ?

“C’est un combat féministe que de défendre [un accouchement respecté] parce que le corps de la personne qui accouche n’est pas un objet, n’est pas un contenant dépourvu de libre arbitre. Parce que la vieille rengaine « mon corps, mon choix » est très actuelle et complètement pertinente dans le cadre de la grossesse et de l’accouchement.” (Ezrine)

“l’accouchement est un sujet strictement féminin en théorie, sur lequel nous pourrions avoir tout pouvoir… si la médecine, la religion, la société, n’avaient pas décidé qu’on était vraiment incapables. Du coup, les mouvements de réappropriation de l’accouchement par les femmes, la prise de conscience du refus de certains gestes, de certains automatismes, le droit au choix, le droit de décider qui peut ou ne peut pas entourer cette grossesse est profondément féministe, si on y pense.” (Sacrip’Anne)

 

Dans ce premier article, nous allons parler du suivi de grossesse et de l’accouchement tel qu’il est généralement pratiqué en France. Ensuite, nous reviendrons sur les questions centrales de l’information, du consentement, sur l’importance d’un accompagnement humain et la place que les sages-femmes peuvent y prendre, sur le choix de la manière dont on souhaite accoucher et enfin sur la place du co-parent.

 

Quand on est enceinte en France, nous sommes habituellement orientées, autant par l’image véhiculée par la société que par le corps médical, vers un suivi médicalisé (consultation médicale mensuelle, échographies, bilans sanguins et dépistages) et un accouchement en maternité très normé, allongée sur le dos avec une péridurale et un séjour de quelques jours avec son bébé, sous surveillance médicale.

Ce qui est reproché par de nombreuses participantes à ce “suivi-type” est le côté rigide, protocolaire qui est généralement appliqué. Leslie parle ainsi de “machine gynéco-maternité-hôpital”, Ezrine d’autoroute très balisée.

“On se retrouve donc avec des professionnels qui font du suivi “de masse” et non individualisé, du suivi où seule la recherche du “risque zéro” prime, et ce quel que soit le choix assumé de la femme” (Agathe Tournesoleil)

“Avec les protocoles, les cases à remplir, les examens anxiogènes (allô le test du diabète gestationnel, c’est l’horreur ce truc) on est enfermées dans un suivi rigide et infantilisant.(…) Exemple : la sage-femme m’a dit l’autre jour “au 6ème mois on fera un toucher vaginal probablement, parce que les médecins vont nous (vous et moi) engueuler sinon”. Voilà.” (Leslie)

“Les femmes sont clairement infantilisées, et cela peut commencer à la datation de la grossesse : on calcule des dates…. et même quand la femme (et le futur père) disent que non, la conception ne peut pas dater de ce jour, ce n’est pas écouté. Les chiffres dirigent la santé.” (Mere Geek)

 

Le côté administratif peut parfois être pesant, voire limite absurde. “Nous avons du arriver à la mater vers 2h10 max, je sentais déjà le travail très très avancé, je marchais (difficilement) en me tenant l’entrejambe. On arrive dans l’aile maternité du CHU (même endroit que pour mon 1er accouchement, mais j’avais été déclenchée suite à une admission de jour, situation différente), devant le comptoir des admissions. J’ai du mal à me tenir debout et droite, mon mari s’occupe des sacs. Je dis immédiatement que j’ai perdu les eaux et que je sens que je vais accoucher sous peu, j’insiste, je me tords. Et là, les nanas, cool, sans bouger de leurs chaises : votre carte vitale svp madame. Moi : hein, quoi, non mais je vais accoucher là, j’ai mal, vous avez mon dossier (je dis mon nom). Et les nanas : soit, mais il nous faut votre carte vitale d’abord. Putain. Je suis là, ni debout ni couchée, déjà en sueur, haletante, et je me retrouve à chercher ma carte vitale (que j’avais eu la présence d’esprit de glisser à l’avant de ma valise). Ça m’a mise en rogne grave.” (Pia)

 

Et surtout, la médicalisation de la grossesse prend une place très importante : “un problème associé est que le suivi considère la pathologie avant la physiologie” (Mere Geek). Et cela peut être très anxiogène : “j’ai trouvé que le suivi des grossesses “potentiellement à risque” (dans mon cas, à cause de mon obésité) a un potentiel anxiogène monstrueux.” (Neea)

“le principal chantier du suivi de la grossesse en France est de considérer (enfin ? à nouveau ?) que la grossesse est quelque chose de “naturel” et n’est pas une pathologie.” (Leslie)

 

Les protocoles sont souvent appliqués de manière systématique sans prendre le temps de faire attention aux particularités de chacune ni accompagner les efforts et les difficultés. Neea, Sacrip’Anne et Moineau prennent ainsi l’exemple du diabète gestationnel : “j’ai pas DU TOUT aimé qu’on me mette à la diète + surveillance avant et après tous les repas pour un seul résultat un peu élevé, sans même attendre de voir si c’était un incident isolé ou pas (c’en était un, mais la pression qu’on m’a mise pour si peu m’a déclenché des crises de boulimies et un épisode dépressif. Efficace comme prévention des risques, dites)” (Neea). “J’ai eu un problème similaire avec le diabète gestationnel. Discours culpabilisant, je sortais de chaque consultation avec une seule envie : avaler un kg de chocolat. Plein d’intervenants rencontrés, peu ont su écouter mes difficultés quant au fait de manger moins de sucre, la plupart étaient en mode “mais enfin c’est pour votre bébé” “ce n’est qu’une question de volonté”. Négation des efforts que je faisais (dans mon dossier médical il est noté “mange de la confiture au petit-déjeuner !!!” oui, certes, mais sur du pain aux céréales grillé, alors qu’avant ma grossesse, c’était sur de la brioche industrielle, et plus souvent de la pâte à tartiner). Et tout ça sans m’avoir convaincue à aucun moment du bien-fondé d’un suivi renforcé – dans d’autres pays, les mêmes résultats à l’HGPO [test du diabète gestationnel] m’auraient valu un “non c’est bon pas de diabète gestationnel”)” (Moineau) “Et là on redevient des inconscientes incapables de comprendre que c’est POUR LE BIEN DU BÉBÉ MADAME.” (Sacrip’Anne)

 

Parmi les difficultés souvent soulevées, les injonctions autour du poids : “Le poids est surveillé et la peur est instillée de dévier de la norme chiffrée, que ce soit pour le poids mais aussi pour tous les dosages, jusqu’au poids du bébé.” (Mere Geek)

On va parfois jusqu’à la maltraitance : “J’ai regretté de ne pas avoir insisté pour changer la sage-femme qui me suivait à la maternité et qui détestait les personnes en surpoids au point de me faire pleurer à chaque consultation. Je regrette ne pas lui avoir dit tout le mal que je pense de ses conseils foireux qui partaient du principe que perdre du poids pendant la grossesse était le seul suivi dont j’avais besoin. (…) Un de mes pires souvenirs a été d’être mise au régime à 1600 kcal pendant la grossesse et de voir toutes mes questions réévaluées à cause de mon surpoids. Fatiguée ? Trop grosse. Mal au dos ? Trop grosse. Jambes lourdes ? Trop grosse. Douleurs ? Trop grosse. Etc. Et le lien entre la fatigue et un régime à 1600 kcal, par contre, impossible de le questionner. ” (Marion)

 

La maltraitance peut aussi être le manque de prise en charge de la douleur, des paroles violentes, etc. “on m’a laissée avec un oedème et des douleurs sans prendre en compte le problème et en me disant juste d’attendre et de prendre du paracétamol. Mes points de suture ont sauté et on m’a répondu que de toute façon, ça cicatriserait et que si c’était moche, c’est pas grave, j’aurais qu’à faire de la chirurgie réparatrice quand j’aurais fini de faire des enfants.” (Marion)

“Quand par la suite ces points [d’épisiotomie] ont tous lâché (je vous passe les détails) et que j’étais vraiment blessée dans mon corps de femme, elle n’a aucunement tenu compte de ma détresse “mais on va pas recoudre, ça va cicatriser” – alors que clairement si ça cicatrisait en l’état, c’était moche. Mutilé. Et moi je pleurais et elle n’a pas eu un seul geste. Une fois de plus c’est la sage-femme (une autre) qui m’a consolé, rassurée. Et une autre gynéco qui m’a finalement recousue. 1 PUTAIN DE SEMAINE PLUS TARD. “ (Leslie)

“le pire c’est d’avoir vu la tête paniquée de l’équipe quand je suis arrivée à l’arrache, d’avoir été forcée (maintenue par 3 personnes) sur le dos pour pousser avec tout le monde qui me criait dessus “aller aller aller c’est pour votre bébé”, d’avoir senti les doigts de la sage-femme récupérer mon bébé sous les dessous de bras et d’avoir senti le déchirement interne (et elle lui a pété la clavicule). J’aurais franchement dû le faire dans ma baignoire. Et aucune possibilité de débriefer mon accouchement malgré mes demandes.” (Hello_Elo)

 

On tient à souligner que la rigidité des protocoles est aussi du, malheureusement, au manque de personnel et de moyens (Leslie). “Les problèmes que j’ai rencontré sont en majorité liés au manque de moyens de l’hôpital public” (Neea). “Surchargé, pressé, le corps médical n’a pas le temps de prendre en compte les spécificités de chacun.” (Marion)

“j’ai aussi eu aucun accompagnement pendant l’accouchement et poussé pendant 45 minutes à cause de mauvaises informations, entraînant 3 déchirures, un oedème et une hémorragie. C’est mon mari qui gérait le moniteur tellement y’avait trop de parturientes par rapport au nombre de sages-femmes.” (Marion)

Agathe Tournesoleil prend alors sa casquette de sage-femme pour souligner les difficultés : “La naissance est un milieu qui doit être rentabilisé (notamment car c’est un des secteurs qui rapporte le plus d’argent dans les hôpitaux). On ferme donc des maternités qui sont jugées insuffisamment rentables au profit de gros pôles qui accueillent désormais des milliers de naissance (plus de 4000 par an dans mon ancienne maternité). On fait tourner le personnel en effectif limité. (Certes, nous sommes dans les chiffres des décrets de périnatalité mais faut-il encore voir sur quels indicateurs ils sont basés : le nombre de naissances, sans prendre en compte les risques psycho-sociaux qui peuvent impacter lourdement une prise en charge…) Les sages-femmes ont donc des roulements standardisés (tant de temps en salle de naissance, tant de temps en suites de couches…), impossible dans ces conditions de proposer quoi que ce soit de global. Impossible également d’attendre des sages-femmes qu’elles soient en capacité d’accompagner les femmes comme elles le souhaitent (par elles, j’entends les femmes ET les sages-femmes). Les protocoles ont été mis en place pour gagner du temps en limitant les interrogations de prise en charge. Etc…

J’y vois également une autre raison (et je ne suis pas la seule car ce sujet avait été évoqué lors de la longue et vaine grève des sages-femmes de 2013) : le sexisme.

Les femmes représentent plus de la moitié de la population mais leur santé est considérée comme de moindre importance. On accorde donc peu d’importance aux professionnels qui leurs sont dédiées (sages-femmes, gynécologues et obstétriciens). Et pour peu que ces professionnels soient également des femmes (comme c’est le cas de la grande majorité des sages-femmes), c’est double malus !

C’est donc comme cela qu’on se retrouve avec des maternités surchargées, ces fameuses “usines-à-bébés” que l’on essaie de nous vendre comme le must dans des émissions telles Baby-Boom, où travaillent des professionnelles épuisées et démoralisées, ou blasées et “rentrées dans le moule”. Des professionnelles qui ont souvent une volonté de bien faire mais qui ne voient plus en quoi leur pratique peut être préjudiciable (pour les patientes, pour leur place de sage-femme, pour les femmes en général).”

Et la situation risque de ne pas s’améliorer entre plans d’économie à l’hôpital, suppressions de postes…

 

Cependant, elle souligne une évolution du côté d’une partie des sages-femmes : “ je vois moi de grosses avancées dans le discours de mes consoeurs sages-femmes : nombreuses rejettent cette vision et oeuvrent en consultation, en préparation à la naissance à un empowerment des femmes (et des couples)”, mais souligne qu’elles doivent faire face non sans difficultés au suivi actuel : “Malheureusement, le système ne les aide pas (les médecins et autres sages-femmes qui remettent en cause leurs conduites à tenir… ) et les femmes non plus (combien de femmes vont accepter des conduites à tenir aberrantes sous prétexte que le “grand docteur” a dit que ?)”

Pour finir sur une note positive, Sacrip’Anne a elle vu une évolution : “Pour relativiser un peu, je trouve que les choses ont sensiblement évolué entre mes deux grossesses (à 8 ans d’intervalle) (…) Je trouve que doucement mais sûrement, on va dans le bon sens, même s’il reste beaucoup à faire.”

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