Maternité, féminisme et militantisme

Nous sommes toutes mères, et nous nous considérons toutes comme féministes. Cependant, nous ne nous considérons pas toutes comme “militantes”. Pourquoi ? Et est-ce que la maternité change des choses au fait de s’assumer comme féministe, est-ce que, parfois, ça nous complique la tâche ? Aujourd’hui, donc, on s’interroge sur la manière dont nous sommes féministes.

Peu d’entre nous se définissent explicitement comme militantes féministes, mais cela tient essentiellement à la définition du mot militante. Beaucoup d’entre nous ont l’image du militantisme “où on fait partie d’un groupe, où on manifeste, où on participe à des actions, etc” (Fille d’Album). “Militante ? Je ne vais que peu aux manifs, par exemple” (Sacrip’Anne) “je ne trouve pas le temps de faire cela, et je ne suis pas sûre d’en avoir envie.” (Fille d’Album). “IRL … je ferme encore beaucoup trop ma gueule en public. J’ai fait peu de manifs, je suis pas dans une association…” (Minka) “Militante, je ne crois pas dans le sens où je ne suis pas (plus…) engagée dans un mouvement, une association, ce genre de choses.” (Lizly).

Reste à voir, donc, où on place le curseur du militantisme. ‘Pour moi, se poser comme féministe et gueuler contre le sexisme qui nous entoure (IVL ou IRL), c’est déjà du militantisme. Donc, oui.” (Neea) “Militante oui, dans le sens où je ne laisse plus rien passer en terme de sexisme dans mon quotidien. Militante oui, dans le sens où j’élève mes enfants avec cette ambition clairement assumée d’en faire des enfants libérés du sexisme. Militante oui, dans le sens où je vis mon métier de sophrologue comme une possibilité d’ouvrir les yeux aux femmes sur leurs vrais potentiels, d’ouvrir les yeux aux hommes sur la réalité du monde dans lequel ils vivent, d’ouvrir les yeux aux enfants sur le fait qu’ils sont libres et ont le pouvoir de tout changer.” (Agathe Tournesoleil).

Chacune souligne les actions qu’elle mène à son niveau. Ce peut être dans le cadre familial ou de l’entourage proche : “je suis militante “à mon petit niveau”. Les gens autour de moi, et notamment ma belle-famille m’ont depuis longtemps rangée dans la case de la féministe qui fait chier tout le monde tout le temps pour tout et à tous les repas de famille. J’assume complètement ça, surtout depuis que j’ai un enfant et que je considère comme un devoir de lui transmettre des valeurs importantes à mes yeux.” (Leslie) “Je ne laisse plus passer de remarques sexistes ou d’éclats de rires gras autour de moi.” (Sacrip’Anne). “J’ai tendance à (trop) fermer ma gu**le irl, ou a échanger avec des gens déjà convaincus. Mais petit à petit, j’essaie quand même de faire diffuser quelques idées.” (Moineau) “en revanche mon entourage sait que c’est un sujet qui m’intéresse et me concerne, car je ne laisse rien passer en terme de remarques sexistes.” (Noukapi) “chuis pas sûre de militer. Mettons que j’essaie de faire prendre conscience autour de moi que les filles doivent avoir une place identique à celles des garçons. Et que les garçons ont le droit d’avoir les mêmes aspirations que les filles.” (Agia)

Dans le cadre professionnel : “ je fais partie d’un réseau pour la diversité dans mon entreprise” (Sacrip’Anne) “j’essaie d’”empowerer” au maximum mes élèves filles (lycéennes), de leur expliquer comment la société veut qu’elles prennent pas trop de place  alors que ça les dessert (notamment à l’oral), je fais remarquer aux élèves gars et aux profs des deux genres leurs réflexes sexistes. Mais souvent, par facilité, je ferme ma gueule aussi. Trop … Le truc que je laisse jamais passer c’est la culture du viol. Mais en revanche je réponds “gentiment”, par l’ironie, pas au buldozzer comme ça le mériterait (je me console en me disant que ce serait peut-être moins efficace ?).” (Minka) “C’est venu plus professionnellement que dans ma vie personnelle, aujourd’hui c’est clair pour moi qu’il faut militer, au sens de travailler encore et encore pour que les inégalités hommes-femmes ne soient plus admissibles.” (Véro)

Sur internet : “je prends la parole sur les réseaux sociaux, sur mon blog.” (Sacrip’Anne). “mon blog sur une littérature jeunesse antisexiste, la mise en place de cet espace d’échange… c’est du militantisme, aussi.” (Fille d’Album)

Est-ce que nous n’aurions pas tendance à minimiser ces actions ? “C’est militant tout ça ? J’ai souvent l’impression de ne pas en faire assez, en fait !” (Sacrip’Anne) “en tant que femme, j’ai bien intériorisé que je n’en fais jamais assez pour me sentir légitime 😀 (rire jaune)” (Minka)

Et quelle est la place de la maternité là dedans ? Est-ce que, parfois, être mère rend plus difficile le fait de s’assumer comme féministe ? Certaines n’ont pas ce ressenti (Fille d’Album, Moineau, Neea, Lizly, Anne-Christelle). Pour d’autres, au contraire, le fait d’être mère facilite le fait se s’assumer féministe :”je trouve presque ça plus facile. Je me sens féministe PARCE QUE je veux les mêmes droits pour ma fille que les autres. Ça justifie d’autant plus le combat”. (Noukapi) “le combat féministe prend beaucoup de sens pour moi en ce qui concerne les valeurs et les droits que j’ai envie de transmettre à mes enfants.” (Leslie). “En fait c’est directement lié, pour moi. Mon féminisme est né aussi de ce rapport aux enfants qu’on m’imposait (l’éternelle question “mais qu’est-ce que tu as fait des enfants ?” quand mon métier m’amène à être hors de chez moi plusieurs jours). Et la volonté d’éduquer mes enfants dans un contexte d’égalité entre les sexes a joué énormément dans ma prise de conscience féministe.” (Véro) “Plus facile car mes enfants sont un moteur merveilleux pour rechercher un vrai changement.” (Agathe Tournesoleil)

Mais plusieurs soulignent la difficulté d’assumer son féminisme sur le terrain de la maternité. “Dès qu’on se confronte au monde extérieur, c’est une autre paire de manches. Entre les gens qui trouvent que vraiment, donner une tétine rose à ce petit garçon (ça va lui faire tomber le pénis ?), les pratiques à l’école, l’éducation que donnent d’autres parents qu’il faut, à minima, expliquer, sans parler des innombrables injonctions qui parsèment le chemin de la mère jamais assez parfaite… là oui, c’est compliqué, parce qu’on rajoute une couche. “Forcément, elle est féministe. Je plains ses enfants”. Quelque chose comme ça.” (Sacrip’Anne). “Le fait d’être mère, ça renvoie à plein d’injonctions qu’on se fait et que nous fait la société, ça nous balance un gros essentialisme dans la face – fâme, tu seras mère – et que perso, j’ai parfois entendu “toi, maman? mais je croyais que tu étais féministe? (…) parfois, j’ai un peu l’impression qu’en tant que femme qui a fait un choix hyper “classique” de mode de vie (mariée 2 enfants), oui, je manque aux yeux de certains d’une “légitimité”. Mais j’m’en fous en fait, je l’ouvre quand même.” (Leslie).  “Plus difficile car les autres “féministes” semblent me considérer comme une “sous-féministe” à vouloir être avec mes enfants, les accompagner…” (Agathe Tournesoleil)

Et la difficulté à concilier convictions et pratiques quotidiennes se profile… Ca concerne l’éducation des enfants :”En revanche, dans les pratiques quotidiennes avec mon fils, ce n’est pas toujours facile d’être toujours en accord avec ses principes.” (Lizly) “je constate qu’en tant que mère de filles (surtout pour l’ainée de 4 ans) je suis souvent en train de jongler entre mes convictions féministes et des “oui mais ça lui fait tellement plaisir”. Je voudrais que mes filles n’aient pas une éducation genrée mais quand la grande veut m’imiter (se maquiller etc) je me retrouve un peu con en fait. Donc en pratique c’est parfois un peu compliqué.” (Minka), “Ma fille va bientôt entrer au collège, on va entrer dans la violence du jugement des autres, de la validation par les mecs. Un peu plus tard elle sortira. Qu’est-ce que je vais dire, penser, quand elle sortira en mini jupe ? Est-ce que je ne vais pas être un peu partagée entre culture du viol et valeurs féministes ?” (Sacrip’Anne)

Mais aussi le partage des tâches :”Il faut bien avouer que quand on est femme au foyer ou en congé parental, l’indépendance financière peut en prendre un coup, on se retrouve dans un stéréotype de la femme, les gens s’attendent à ce qu’on s’occupe de son intérieur puisque le conjoint lui, travaille (d’ailleurs il est FORCEMENT plus fatigué que la jeune mère hein.) (propos réellement entendus, de la part de personnes qui se voient féministes). En ce qui me concerne, mon conjoint est concerné et impliqué dans l’éducation et les soins aux enfants, dans certaines tâches ménagères etc. Mais c’est vrai que niveau tâches ménagères, on s’attend à ce que j’en fasse forcément plus que lui et même pour moi c’est parfois compliqué et il m’arrive de culpabiliser de ne pas en faire assez, ayant intégré jeune certains stéréotypes.” (La Farfa)

Ou la possibilité d’être indépendante : “Lorsque j’étais en couple avec le père de mon fils, le partage des responsabilités ne se faisait pas équitablement. Je m’occupais beaucoup plus de notre fils que lui. (…) Depuis que je l’ai quitté, je me heurte à d’autres obstacles : la difficulté de mener ma vie professionnelle tout en étant mère célibataire, vivre en Île-de-France avec un petit salaire. Être indépendante est un combat permanent. Et épuisant.” (Elise)

Autre obstacle pour être mère et féministe : le manque de temps : “ce sont deux activités chronophages. Et qu’il est souvent difficile, quand on est mère, surtout de jeunes enfants, de trouver du temps pour tout. Et de ne pas culpabiliser de “prendre” du temps à ses enfants pour faire autre chose. Un exemple concret : hier, j’ai passé une grande partie de ma journée habituellement consacrée essentiellement à mes enfants à préparer ce projet. Du coup j’ai du prendre directement sur le temps que je leur consacre pour faire des tâches ménagères indispensables, j’étais moins dispo, on s’est retrouvés décalés en terme d’horaires, ça a compliqué le coucher… Et j’ai culpabilisé” (Fille d’Album). 

Pour lire l’ensemble des échanges sur le sujet, c’est ici.

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2 thoughts on “Maternité, féminisme et militantisme

  1. J’aime bien me penser “militante du quotidien” car c’est un travail de tous les jours la lutte contre le sexisme et l’inégalité. Certes on va parler des “actions coup de poing” ou de “celleux qui gueulent” mais les médias vont aussi s’amuser à déformer les propos, mettre l’accent sur les violences (verbales ou physiques) pour diminuer ce combat. Au quotidien au moins je gère mon discours, je l’adapte, et je fais attention à ce qu’il soit bien compris (à condition que les gens en face aient envie d’écouter et d’en parler bien sur).

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  2. Féminisme et maternité… Tres bonne question ! Je me reconnais dans nombre de vos propos. Je me définis aussi comme une féministe du quotidien car en faisant bouger les petites choses, on contribue aussi a changer les grands (des)équilibres. Une journaliste avait appelé cela le micro-féminisme : http://bit.ly/21s7pFa J’aime bien ce concept…
    Devenir mere n’a pas change mes convictions de base, mais je suis devenue moins silencieuse, je dénonce les stereotypes et les inégalités sans m’excuser, avec beaucoup plus d’assurance. D’abord parce que je veux une société plus égalitaire pour mes enfants, et aussi parce qu’il est important pour moi de leur transmettre certaines valeurs. C’est ce qui motive le blog que j’ai lance avec une amie (stereotips.co ) Ensuite, en devenant mere j’ai comme bcp d’autres, tente de trouver un équilibre entre maternité et carrière, et constate que cet exercice est beaucoup plus difficile pour les meres que pour les pères (coupures dans la progression de carrière, jugements, pression pour être une “bonne” mere, bonne signifiant parfois faire passer ses enfants avant tout et parfois au contraire les laisser vivre leur vie…) J’ai eu mes 3 enfants entre 30 et 35, cela correspond aussi a plus de 10 ans d’experience professionnelle, le moment ideal pour regarder ou j’ens suis et ou j’ aurais pu probablement être si j’avais été un homme ou fait le choix de ne pas faire d’enfants… Ni amertume ou regret de ma part, mais le constat que “meme moi” malgré mes convictions je n’ai pas réussi a échapper aux inégalités.
    Bref, merci pour ce post très inspirant ! J’attends vos prochaines discussions avec impatience !

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